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Réfléchir sur les logiques de consommation
Published by AnneSo | Filed under Consommation, Livres, Ecologie, Economie
Thorstein Veben est un socio-économiste dont les théories sont trop souvent oubliées. Ses recherches sont abordées dans le dernier livre d’Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète ?, qui pose alors la question du rôle les couches sociales dominantes dans le développement durable de nos sociétés développées… Eh oui !…
En réalité, Veblen fait partie, avec Giffen et Duesenberry, de ces économistes ayant longuement réfléchi aux comportement de consommation “atypiques”. Et en ces temps où nos comportements de consommation doivent changer, pourquoi ne pas de pas reprendre quelques exemples de comportements classiques et leurs logiques ?
Logique de consommation individuelle
Le raisonnement de Veblen repose sur une constatation très simple que reprendra Duesenberry par la suite : comme l’explique Nicolas Thierry (auteur d’Ecopolit !
dans l’article en page 6 du dernier numéro d’Human et Terre au sujet des liens entre Economie et Culture de Masse :
“La consommation d’un individu est certes liée à son niveau de revenu, mais aussi à un ensemble plus large de déterminants. Le consommateur dispose de son libre arbitre, mais son inclination pour tels ou tels biens de consommation est déterminée par son groupe social. Sa manière de consommer n’a alors pas pour seul but de satisfaire un besoin mais de démontrer de façon ostentatoire à quel groupe il se réfère“1.
Vous le savez, la notion de croissance est toujours au centre des réflexions du capitalisme et du communisme, dont les objectifs sont, à chaque fois et pour faire vite, de stimuler la croissance. Mais Veblen considérait que la croissance s’”auto-suffisait” : il ne fallait pas chercher à l’accroître ! Bien plus encore, cet économiste ayant vécu au temps de l’émergence des théories des économistes néo-classiques (plaçant l’individu au centre de la logique de choix de consommation), affirmait que les choix n’étaient pas déterminés individuellement, mais socialement. Ainsi, pour Veblen, changements sociaux et culturels constituaient des déterminants essentiels du changement économique.
Dans sa “théorie de la classe de loisir” (”Leisure Class”, i.e. à l’abri des besoins matériels immédiats et de la contrainte de travail), Veblen met en valeur le rôle de l’émulation et de la prédation entre individus : les hommes, riches comme pauvres, cherchent à impressioner les autres et à obtenir des avantages à travers ce que Veblen a dénommé la “consommation ostentatoire” et les “loisirs ostentatoires”. Vanité et désir de démarcation sont donc au centre de la grille de lecture de Veblen. La consommation doit être vue comme une manière de gagner et signaler un statut social. Mais de la “consommation remarquable” vient aussi souvent un “gaspillage / une “perte remarquable” (l’élite gaspille du temps et des biens) que Veblen détestait par dessus tout.
Ce paradoxe économique mis en avant par Veblen conserve d’ailleurs le nom de celui qui a si bien su l’expliquer. On parle ainsi d’effet Veblen pour expliquer que la hausse du prix d’un bien entraîne la hausse de la consommation de ce bien. Cet “effet ostentatoire” concerne avant tout les classes supérieures, mais l’exemple des vêtements de marque auprès des jeunes moins favorisés est également une bonne illustration de l’effet Veblen ! Or, il est facile de comprendre qu’une grande partie de la logique publicitaire et marketing actuelle est fondée sur les travaux de ce très cher Thorstein ! Finalement, il s’agit moins d’esthétique que de signifiants de puissance !
Bien entendu, expliqué ainsi, cela paraît évident mais Veblen y a pensé avant Bourdieu ou Baudrillard qui s’en sont inspirés par la suite ! Duensenberry a aussi développé une idée un peu similaire en affirmant que :
“Tout citoyen d’une catégorie sociale donnée tend à acquérir le comportement de la classe qui lui est directement supérieure (…) la consommation d’un individu est certes liée à son niveau de revenu, mais aussi à un ensemble plus large de déterminants. Le consommateur dispose de son libre arbitre, mais son inclination pour tels ou tels biens de consommation est déterminée par son groupe social2.”
Notons aussi que contrairement à beaucoup d’autres économistes, Veblen ne voit pas dans la bourgeoisie industrielle un moteur pour la société. Ceux-ci vivent du succès de l’industrie, mais ils n’utilisent pas ces profits de manière socialement durable. Selon Veblen, le changement peut malgré tout provenir de l’industrie : il est potentiellement incarné par les ingénieurs. En gros, “les experts devraient prendre le contrôle de l’industrie qui est dans les mains d’irresponsables, les propriétaires.”
Enfin, ce sociologue visionnaire avait aussi, utilisant la notion d’instinct de curiosité, décrit ce qui amène les hommes à manipuler la nature et à la modifier dans le sens de ce qu’il qualifia de “moyens matériels de vie”. Puisque nos idées sur le monde sont des constructions humaines plus que des mirroirs de la réalité, modifier les manières de manipuler la nature mène à des modifications des notions de vérité et d’autorité ainsi que les schémas comportementaux (institutions)…
Bref, vous l’aurez compris, il est bon de “revoir son Veblen” ! Mais pour prolonger l’essence même de son propos, et comme le précise également Hervé Kempf,
“L’oligarchie exerce aussi une influence indirecte puissante du fait de l’attraction culturelle que son mode de consommation exerce sur l’ensemble de la société, et particulièrement sur les classes moyennes. Dans les pays les mieux pourvus comme dans les pays émergents, une large part de la consommation répond à un désir d’ostentation et de distinction. Les gens aspirent à s’élever dans l’échelle sociale, ce qui passe par une imitation de la consommation de la classe supérieure. Celle-ci diffuse ainsi dans toute la société son idéologie su gaspillage“ (Ibid, p.9)…
La question est donc posée, et elle est bien posée ! Car si la logique humaine, en société, consiste à copier ce que l’on admire et envie chez les autres, et toujours chez ceux “qui ont plus”, alors la logique des comportements écolos ne doit-elle pas passer par eux, justement ?
Comme le conclut Nicolas Thierry :
“La solution réside donc peut-être dans l’idée d’utiliser au mieux ce puissant levier que représente la culture de masse dictée par nos élites afin de cesser de vivre à crédit sur la planète de nos enfants. La balle est définitivement dans le camp des grands de ce monde.” Mais justement, les grands de ce monde… entre gauche caviar et droite jet set… ?
Au niveau international ?
Pour étayer et prolonger ce propos, je repense en réalité à cette étude dont parlait Ecolodujour à propos des inégalités et de la biodiversité. Et à cette étude d’Hubert Kempf et Stéphane Rossignol, du Centre d’Economie de la Sorbonne, parue en mars dernier dans la revue Economics and Politics3 : selon eux, les dépenses engagées par un pays pour l’environnement sont corrélées à un indicateur de ses inégalités sociales. Lorsque cet écart est grand, la part des ressources consacrée est faible. Pour améliorer la politique environnementale, il faut la concevoir en fonction des effets redistributifs de la société dans laquelle elle s’inscrit.
Cela dit, à un niveau plus global, si on considère les relations entre pays riches et pays en développement, il est probable que la logique soit légèrement différente… En étendant leur étude à l’international, Hubert Kempf et Stéphane Rossignol comptent prouver qu’”un pays plus inégalitaire que l’autre peut entraîner l’échec d’un accord“. Mais l’on peut aussi se dire que si les pays riches montrent l’exemple, ils seront copiés et les choses iront plus vite en la matière… Dans les pays en développement, l’accès aux ressources est beaucoup plus difficile que chez nous, et il me semble que beaucoup d’initiatives durables et responsables sont née, justement, de ces situations de besoin ! (cf. l’exemple de 80 Hommes pour trouver des initiatives nées dans des PED…).
Les choses ne sont donc pas simples. Une étude révélée dans le journal canadien La Presse le 23 mars 2007 (par Laura-Julie Perreault) intitulé “Le Québec, base du militantisme vert au pays” mettait en avant par exemple que les canadiens sont “Verts dans la tête, pas dans la vie”:
“Il y a 20 ans, les Canadiens sensibles à la question du réchauffement climatique étaient jeunes, instruits et riches. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, les mieux nantis de la société canadienne se disent très préoccupés par l’environnement, mais ne sont pas prêts à se départir de leurs véhicules utilitaires sport pour autant.”
Alors que faire ? Mettre en avant l’engagement des People comme le fait “Ecorazzi”, ce site sur les “green people” ? Ce site américain a 9 mois et se penche sur l’engagement des célébrités et leurs petits gestes du quotidien pour contribuer à l’environnement. Il organise aussi des ventes aux enchères dont les bénéfices sont reversés à des ONG comme Greenpeace ou Amnesty International ! Cela est intéressant, mais il faut aller plus vite aujourd’hui…
Car comme le souligne si justement Hervé Kempf :
“Symétriquement, la dégradation de la biosphère générée par ce modèle se traduit par des conséquences qui pèsent d’abord sur les plus pauvres : ce sont les paysans du Sahel ou du Bangladesh qui subissent prioritairement l’effet du réchauffement climatique, ce sont les populations dépendant le plus des écosystèmes qui éprouvent d’abord la perte de la biodiversité, ce sont les classes les plus pauvres, dans toutes les sociétés, qui se nourrissent des aliments les plus industriels donc les plus néfastes, et qui subissent prioritairement les pollutions urbaines. Inversement, les riches peuvent se protéger des dégâts infligés à l’environnement, en se retranchant de la société dans des quartiers ou des résidences protégées et climatisées, en s’alimentant de produits de qualité, en s’assurant une eau pure. La qualité environnementale du milieu de vie est de plus en plus un marqueur de l’inégalité, qui ne se mesure pas seulement par des données sur le revenu et sur le patrimoine, mais peut aussi s’observer concrètement dans les modes de vie“…
Notes
1 - En économie, l’on différencie les deux effets dérivés de chacune des analyses de Veblen et Duesenberry. L’”effet de démonstration” de Veblen est tel que le consommateur, par son comportement de consommation, veut montrer qu’il fait partie de rares privilégiés. Cet effet est aussi tel que la consommation d’un bien diminue lorsque son prix baisse. L’effet de cliquet, mis en avant par Dueseberry, est quelque peu différent: il explique pourquoi la consommation d’un bien ne diminue pas lorsque le revenu du consommateur diminue. Ces deux effets sont bien décrits ici.
2 - Nicolas Thierry, Human et Terre n°16 (pdf), p.6
3 - Vol n°19, n°1, pp. 53-71 - cf. l’article de vulgarisation de cette étude faite par le journal du CNRS (Géraldine Véron) et repris ici sur Reporterre.net.
Citations
Thorstein Veblen
- « La théorie des droits naturels de propriété fait de l’effort productif d’un individu autosuffisant et isolé, la base de la propriété qu’on lui attribue. Ce faisant elle oublie qu’il n’y a ni isolement ni auto-suffisance de l’individu. Toute la production est, en fait, une production grâce à la communauté, et la richesse n’est telle qu’en société. » The American Journal of Sociology, Novembre 1898.
- « Le désir de disposer d’un plus grand confort et de se mettre à l’abri du besoin, voilà un mobile qui se trouve à tous les stades du processus d’accumulation dans une société industrielle moderne; toutefois, ce qu’on peut appeler à cet égard le niveau de suffisance est à son tour profondément affecté par les habitudes de rivalité pécuniaire. » Theory of the Leisure Class
Hervé Kempf, 19 Juin 2007
- “La crise écologique est l’expression d’un système économique qui promeut le gaspillage et vise à maintenir les privilèges”, journaliste au Monde, le 19 juin 2007
- “Ce qui est vrai entre individus l’est aussi entre classes, et tout groupe social tend à imiter les mœurs du groupe situé au-dessus de lui dans l’échelle sociale. La classe la plus riche fixe ainsi les normes du « savoir-vivre ». Quand celle-ci définit la dilapidation comme la norme, elle présente un modèle culturel destructeur que toute la société cherche à imiter. Plus d’inégalités signifie ainsi une classe d’hyper-riches qui instaure un modèle d’hyper-gaspillage. Nous sommes dans cette situation.”
Sources:
Sur Thorstein Veblen: sur le site Sciences-Sociales et le site de l’association des Amis de Thorstein Veblen dont est tirée l’image notamment.
Hervé Kempf, Comment les Riches détruisent la planète, Seuil, 2007
Effet atypiques de consommation, source Wikipedia (!) pour la “theory of business Entreprise” de Veblen, parue en 1904. Celle-ci donne une grille de lecture intéressante des richesses et train de vie ostentatoires qui caractérisent les économies développées actuelles… Comme le précise l’article de Wikipedia, “les institutions de l’économie sont traversées par deux instincts de base, l’instinct artisan et l’instinct prédateur. Par l’instinct artisan, l’homme s’enrichit au travers de son travail, au travers de la domestication rationnelle de la nature. Cependant, par son instinct prédateur, le genre humain veut déposséder autrui de ses biens et des résultats de son travail”. Cf. aussi le Wikipedia anglais
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octobre 18th, 2007 at 9h07
[…] crocodile ou joueur de polo à une époque sur des vêtements… Ce n’est pas faux. Dans les logiques de consommation, il est certain que les effets d’imitation et de comparaison entre consommateurs jouent beaucoup. […]