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Les compensations carbone: indulgences, assignats, ou nouvelle devise?

Published by Jonathan Morice | Filed under Energies, Humour, Faux écolos, Chiffres, Ecologie, Economie

La carte carbone en exclusivité françaiseC’est une idée d’article qui me trotte dans la tête depuis que je suis au courant d’un des “mécanismes de flexibilité” du protocole de Kyoto : le financement de “mécanismes de développement propres” (MDP) pour compenser ses propres émissions de gaz à effet de serre (GES). L’idée est, sur le plan technique, assez simple. Lorsque des émissions sont considérées comme incompressibles, ou que le coût de leur réduction est supérieur à celui qui est attribué à la tonne de carbone à un moment donné, il est possible de respecter ses engagements de diminution en finançant les réductions d’émissions de GES là où elles sont moins chères et où les financements se font rares: dans le Sud. Manière d’impliquer les pays en développement dans le processus sans leur faire porter le fardeau d’une dette écologique que nous avons vis-à-vis d’eux (estimée pour la France à 11 milliards selon Pascal Canfin de la commission économie des Verts).

Je n’ai aucun a priori contre ce système, et j’ai moi-même compensé quelques voyages de diverses manières, y compris en annulant des quotas sur le marché des permis d’émissions français, réservé jusque ici aux industries. Avec plusieurs membres d’Écopolit, nous avons même encouragé nos petits camarades à le faire. Dans notre esprit cependant, la priorité a toujours été à la réduction, et non à la compensation des émissions pour se donner bonne conscience à bas prix. Sans être luthérien, calviniste ni même janséniste (ni jésuite d’ailleurs), je me pose toutefois la question de savoir si des hommes et femmes politiques ne seraient pas en train de dévoyer ce système.

Tout l’enjeu de la question est de savoir si les MDP sont une invention du seizième siècle (indulgences papales), du dix-huitième siècle (assignats qui “financent” la révolution) ou des temps modernes (nouvelle devise universelle).

Ségolène Royal, lorsqu’elle faisait son Paris-Melle en avion, était très fière de dire que tout était compensé. C’était nouveau, c’était frais, Yann-Arthus Bertrand le fait aussi pour photographier le coeur du monde en Nouvelle-Calédonie, passons.

Jean-Louis Borloo qui avait effectué 7000 km et émis des milliers de tonnes de dyoxide de carbone pour aller constater que la banquise fond au Groenland (cf. notre article sur le glacier Kangerlua, “dernière destination à la mode”) s’est sans doute souvenu du ridicule dont il avait été couvert par les écologistes à l’issue de ce voyage lorsqu’il avait annoncé que tout serait compensé grâce à des MDP au Mexique.

C’est sans doute la raison pour laquelle il a demandé à Nathalie-Kocsiusko Morizet, sa secrétaire d’État à l’écologie, qui était au Bénélux pour le Conseil, de prendre le ferry pour traverser la méditerranée vers la Corse, où s’est tenu le second conseil des ministres “déconcentré” (et non délocalisé, car c’est toujours le même marteau qui frappe, même si le manche se balade à travers le territoire) de l’ère Sarkozy. Selon les révélations de rue89 “NKM” a refusé de sacrifier sa nuit à une nouvelle opération de comm’ alors même que l’opération de comm’ présidentielle impliquait de toute façon l’émission de 2000 tonnes de CO2.

Il y a donc indéniablement des points communs avec des “Indulgences” dans la mesure ou cela permet de faire n’importe quoi en se justifiant. D’ailleurs, un site parodie avec humour ce système: après “polluez de façon neutre”, pourquoi pas “trompez votre moitié en toute neutralité” ? Il suffit de payer quelqu’un pour être fidèle (ou célibataire) à votre place ! Des points pour la thèse selon laquelle les MDP nous sortent tout droit du moyen-âge, et qu’il serait temps de passer à la Renaissance ou au moins à la Réforme.

Un soupçon plus grave encore que cette accusation morale pèse sur les MDP : n’est-ce pas de la monnaie de singe ? Ne sommes nous pas de pauvres révolutionnaires qui faisons appel à la planche à billets des assignats pour masquer notre impuissance à lever l’impôt ?

Il y a de quoi s’interroger en effet. Une tonne de carbone = 3,67 tonnes de CO2 = 100 euros selon les circulaires officielles pour les évaluations de l’intérêt socio-économique des projets, mais seulement 0,1 € sur le marché français dans le cadre du Plan national d’allocation des quotas (PNAQ) 2005-2007. La faute à une surrévaluation des besoins des entreprises par le gouvernement, et à la limitation dans le temps du processus. Rien qui ne remette fondamentalement en cause le principe de ces marchés encadrés : si la France n’avait pas attribué tous ces quotas gratuitement (alors que beaucoup de nos voisins les mettent aux enchères, par exemple en Allemagne pour financer 400 millions d’euros du programme en vue d’une réduction de 40% des émissions de GES d’ici 2020), l’incitation à la réduction aurait été réelle.

Il est tentant de se moquer des écarts de prix entre les différents organismes qui proposent de financer des MDP : près de 25 € par tonne de CO2 (90 € la tonne de carbone) pour CO2 solidaire et seulement 15 € par tonne de CO2 pour Action Carbone.

Ne nous moquons pas trop vite, cependant. Polluer a toujours été gratuit, et même payant. C’est donc un progrès que polluer ait un coût, même s’il est encore trop faible et trop variable dans le temps et dans l’espace pour envoyer un signal prix clair aux acteurs économiques. Par ailleurs, il est moins absurde de payer des pays qui le demandent pour qu’ils préservent leur “puits de carbone” (par exemple la ressource forestière en Equateur ou au Cambodge) que de les encourager à les détruire en les exemptant du protocole de Kyoto tout en replantant des forêts aux États-Unis ou en Europe !

Les compensations volontaires (et de manière générale toutes les actions entreprises aujourd’hui de manière libre, démocratique, dans un souci de juste répartition du fardeau entre les couches sociales, entre les pays et entre les générations) nous préservent de scénario bien plus noirs, où chacun aurait sa carte carbone pour organiser le grand rationnement.

C’est en effet un excellent prétexte pour parler de l’influence de chacun, de chaque action ou organisation humaine sur le réchauffement climatique, un vecteur de conscientisation qui évite “l’écologie de la culpabilisation” tout en reposant sur un sentiment de culpabilité bien réel. En fait, les compensations semblent même mieux adaptées si elles sont volontaires et effectuées par des individus qui font déjà tout leur possible pour réduire au maximum leurs émissions de GES, que lorsqu’elles sont autorisées pour les entreprises qui réduisent ainsi leurs coûts de mise en conformité avec le protocle de Kyoto. Un individu (ne serait-ce que parcequ’il respire et qu’il mange) ne peut pas ne pas émettre de CO2 (alors qu’il est possible au moins en théorie d’être fidèle en amour) et en revanche il serait moins coûteux pour la société que certaines entreprises se reconvertissent en changeant tout simplement de coeur de métier.

En conclusion, les compensations carbone sont bien une nouvelle devise mais à deux volets: côté face, compensons, côté pile, réduisons. “La monnaie est l’équivalent universel”, disait Marx. Dans ces conditions, “la compensation carbone” ne deviendra-t-elle pas, à terme, la nouvelle monnaie mondiale de référence, en lieu et place du défunt bancor et des droits de tirages spéciaux ?

novembre 1st, 2007

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7 Responses to “Les compensations carbone: indulgences, assignats, ou nouvelle devise?”

  1. Fabien Says:

    Très bon article, qui soulève bien des qustions, et apporte une vision autre de la “neutralité carbone”

    Content de voir que ces questions sont relayées aussi dans la presse parfois…

    En tout cas un article de très bonne facture, très utile pour ouvrir un débat de fond sur notre rapport à nos responsabilités.

  2. Eric Delhaye Says:

    Il y a quand même une limite au système, en effet seuls les projets de boisement et de reboisement sont éligibles au MDP dans le cadre des compensations carbone (accords de Marrackech) alors qu’il vaudrait mieux financer des programmes de lutte contre le déboisement : c’est une urgence car si la déforestation se poursuit à ce rythme, le bénéfice que l’on pouvait espérer de l’application du protocole de Kyoto sera annulé par le déboisement.

  3. “Valeur environnementale” et conséquences « ToM’s Weblog Says:

    […] environnementale” et conséquences Réaction à un article de Jonathan Morice au sujet des compensations carbone. J’y apporte quelques commentaires ou […]

  4. Compensations carbones, suite et... débat | Ecopolit Says:

    […] Thomas Matagne, le tenancier de ToM’s Weblog (A year chez les Scots), a tenu à répondre à l’article de Jonathan sur les compensations carbones. […]

  5. Actu Energie : les Certificats d’Economies d’Energie « L’énergie pour un nouveau développement, durable… Says:

    […] similaire au système européens des permis d’émission (voir sur ce sujet l’article de Jonathan Morice et ma […]

  6. Francis Says:

    Ooooh Pourquoi Dyoxide !!! DiOxyde de carbone: CO2.
    Une fois encore, on assimile les GES au seul CO2. L’image de l’indulgence est bonne : quelques actions de grace et une confession et nos péchés sont oubliés!

  7. Entre écotartufferie et verdisme plébéien, les nouvelles foires aux indulgences Says:

    […] débat sur la blogosphère depuis des plombes, j’y relève quelques sources jaillissantes ici et là et des débats passionnés par là bas. En fait, mon humeur du jour vient avant tout de la […]

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