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Pour une politique de civilisation, pas une politique du coup

Published by Jonathan Morice | Filed under Faux écolos, Livres, Consommation, Politique, Dans les médias, Economie, Ecologie, Général

worlds-biggest-excavator.bmpJe sors de chez un ami, un vrai, dont le sens de l’hospitalité et de la cordialité n’a d’égal que la générosité. Un homme qui rêve, comme Lafarge, d’abolir le travail par le fareniente. Il m’a prêté le petit opuscule d’Edgar Morin que je m’empresse de dévorer pendant les quelques stations de métro qui me séparent de mon rendez-vous avec une autre amie, toute aussi dévouée à l’avenir de l’humanité. Un homme m’interpelle gentiment : « n’est-ce pas le livre qui a inspiré Sarkozy ? », juste au moment où je lisais « la nécessité de remplacer la quantité par la qualité », p.17. Ce à quoi je répondis : « il s’est inspiré du titre, mais il a oublié de lire le contenu ». « Oui, me répond l’homme, Morin c’est plutôt un homme de gauche, non ? »

Malheureusement, la vieille gauche n’a pas saisit l’occasion de mettre le Président de la République face à ses contradictions. Au contraire, elle s’est elle-même embourbée dans le magma idéologique qui lui sert de pensée depuis qu’elle a renoncé à « changer la vie ». Elle a d’abord confondu l’obscure « politique de civilisation » d’Edgar Morin avec le fameux « choc des civilisations », prophétie auto-réalisatrice du sinistre Samuel Huntington. Elle est ensuite tombée dans le matérialisme le plus mesquin et politicien en demandant, via la personne du premier secrétaire du PS, « la politique de civilisation ça rapporte combien d’euros à la fin du mois ? »


La politique de civilisation vue par Edgar Morin puise chez Illitch, partisan d’une politique de convivialité contre la technostructure, chez Moscovici et Charbonnier ou encore Dumont, les pères de l’écologie politique en France, ou même chez Ellul et son principe responsabilité contre les excès de la science et de la technologie. Or, après avoir parlé d’une politique de civilisation lors des voeux du 31 décembre, le Président de la République s’est expliqué, lors d’une conférence de presse du 8 janvier 2008 sur ce que lui-même entendait derrière cet écran de fumée.

Question : qui a dit que « nous avons à combattre les dérapages et les excès de notre propre civilisation, dont les principes, les valeurs, les institutions, ne suffisent plus à répondre aux besoins que notre propre civilisation a engendrés. » Réponse : Edgar Morin ? Non : Nicolas Sarkozy. Alors, la politique de civilisation selon Sarkozy, en 2008, ce sera la réforme des institutions, qui devra faire de notre démocratie un machin « irréprochable ». Mais n’est-ce pas justement le propre de la démocratie que de permettre, de susciter, d’encourager même les reproches, l’expression d’opinions divergentes, sa propre critique réflexive ?

Autre aspect: de nouveaux droits pour les citoyens, inscrits aux frontispices de nos constitutions républicaines. Tiens donc! N’est-ce pas le même homme qui, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, conspuait les « droitsdelhommistes » ? N’est-ce pas le même homme qui fait de la reconduite effective à la frontière de 26 000 sans papiers pour 2008 un des indicateurs de la réussite ou de l’échec de sa politique?

Triste méprise qui conduit à confondre la réalité d’une politique qui appauvrit l’identité française par l’exclusion et produit d’inutiles souffrances et perversions policières avec la volonté, exprimée par Morin et d’autres, de “regénérer l’identité nationale” comme espace de solidarité et de production de repères (au même titre que l’échelle locale et l’échelle européenne: Edgar Morin est pour une Europe des patires tout comme il est pour une France des régions, ce qui n’est pas incompatible avec le fédéralisme, au contraire).

Nicolas Sarkozy ne cherche même plus à jouer avec les mots lorsqu’il intègre dans sa politique de civilisation la « revalorisation du travail », en fait le « travailler plus pour gagner plus » (par ailleurs une arnaque pour toutes les personnes au travail à temps partiel forcé, pour les chômeurs, mais aussi pour les cadres), quand Morin proposait au contraire de travailler moins (30 heures par semaine) pour reconstuire une vie familiale et sociale, exercer de nouvelles activités créatives dans le domaine des solidarités, préférer la qualité de vie à la promotion sociale, bref : travailler moins pour vivre mieux. D’ailleurs, au rébarbatif « travail » il était proposé de substituer la « pleine activité », nuance dont le Président n’a semble t-il pas apprécié la teneur anti-productiviste.

Quand Edgar Morin réclammait un new deal pour la piétonisation des villes (avec deux ceintures de parking, l’une autour du centre, l’autre autour de la périphérie), la réinstallation d’activités à la campagne, la débureaucratisation des services indispensables tels que la SNCF, ou encore la généralisation des tramways et de l’auto-partage (comme à Fribourg), Nicolas Sarkozy se contente de « ne pas dire qu’on va mettre 3% de plus là », sans préciser ce qu’il va mettre, et avec quelles retombées financières à long terme.

Or, l’amélioration de la qualité de vie, Edgar Morin insiste sur ce point, est un investissement dont la rentabilité se compte à moyen-long terme. Mais il est certain que lorsqu’on sacrifie 15 milliards de recettes fiscales sur l’autel de cadeaux aux héritiers, aux riches et aux entreprises, on se retrouve acculé à financer le Grenelle de l’environnement sur les crédits du Plan Banlieues Espoir, et le même Plan Banlieues sur les crédits du Grenelle…. et à ne pas être certain de pouvoir financer une bonne réforme contre le matraquage publicitaire sur les chaînes publiques.

Que n’a-t-on pris, d’ailleurs, à bras le corps les réformes qui pouvaient être mises en oeuvre sans aucun crédit supplémentaire à l’issue du Grenelle de l’environnement, et qui étaient déjà préconisées par Edgar Morin, sur la réduction de la vitesse sur les autoroutes ?

« L’urgence est partout, et je m’étonne qu’on puisse nous reprocher d’aller trop vite ». Ce que nous reprochions au gouvernement de François Fillon, ce n’est pas le rythme des réformes - trop vite ou trop lentement, peu importe après tout- c’est le fond, l’orientation, ou plutôt l’absence de sens profond qui les caractérise. D’ailleurs, le président est bien en peine d’inclure le paquet fiscal, les tests ADN ou la rétention préventive pour les délinquants dans sa défense et illustration d’une politique de civilisation. Ce travail, dans l’urgence et non dans la durée, est à l’opposé exact de ce qu’on attend d’une politique de civilisation qui prétend réformer les choses en profondeur, et non en surface.

Le discours présidentiel inclut la réforme du PNB, unanimement considéré comme un mauvais indicateur de richesse. Soit, mais que ne demandait-on pas à Jacques Attali de « libérer le bonheur national brut» et non la vile et quantitative « croissance » ? Amartya Sen et Joseph Stiglitz vont y réfléchir, tant mieux, car nous on se demande encore où est la cohérence dans tout cela. Suivent de mauvais sarcasmes sur les grognes identitaires des professeurs « avec toutes les manifestations que tous les gouvernements ont eues, ils devraient être au comble du bonheur ».

Quand Sarkozy se prend pour Brassens, il oublie un peu vite que Morin était un grand défenseur de l’idéal collectif de mai 1968, les quinze premiers jours où les cabinets des psychologues, des médecins, des gourous se vidaient par l’effet de l’euphorie collective, avant que le retour de l’ordre ne mette la société française sous antidépresseurs.

Mais le Président est surtout passé à côté de l’aspect clé de la politique de civilisation, voûte de l’écologie politique : la compréhension de la pensée complexe, des boucles de rétroactions, de la nécessité d’une politique multimodale, à toutes les échelles. Alors, bien sûr il faut mettre fin aux rentes de situations et n’être prisonnier d’aucun lobby, mais il faut aussi avoir une vision d’ensemble, et pas seulement une addition de politiques patchworks au coup par coup, dont la meilleure illustration est l’improvisation totale dont la présidence a fait preuve sur la question de la transmission de la mémoire de la Shoah.

La question qui nous vient à l’esprit lorsque nous voyons mise en oeuvre la politique de Nicolas Sarkozy, c’est où va-t-on ? La réponse s’impose d’elle-même, à Neuilly comme dans le reste de la France et avec ou sans Martinon : “dans le mur”.

février 21st, 2008

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One Response to “Pour une politique de civilisation, pas une politique du coup”

  1. Fabien Says:

    Excellent article, vif et dynamique !

    Merci pour ce travail de fond.

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